Si d'aventure un poisson doré se proposait de m'exaucer un v½u, tout ce que je voudrais, ce serait de pouvoir écouter « Simple Man » toute ma vie, et de toujours en pleurer à chaque fois.
Le pire dans les chansons parfaites, c'est que leur puissance s'estompe à chaque écoute.
C'est abominable. Tout ce qui vaut réellement la peine d'être vécu dans le monde, c'est le beau ; mais le beau est sali par le monde à chaque fois qu'il le rencontre !
Alors c'est plutôt ça : le seul absolu de la vie, c'est le beau de la première fois (ces deux mots sont à jamais marqués du sceau de la niaiserie, merci Jeune&Jolie)
C'est seulement la première fois que l'on rencontre le beau qu'il y a coup de foudre ; les rencontres qui suivent ne sont inconsciemment que nostalgie de cette première fois.
Par exemple, à chaque fois que je vois le monochrome bleu de Klein, je lui trouve certes des qualités. Mais la seule chance que j'ai de ressentir une nouvelle fois une émotion pure face à lui, c'est de me remémorer cet après-midi d'août, où j'arpentais le centre Pompidou comme on avancerait dans un supermarché ; jusqu'à cette claque ! À la vue de ce monochrome, j'ai éprouvé ma première émotion artistique devant une ½uvre picturale. J'ai bu la tasse, les yeux bouche bée, dans ce tsunami céruléen. Désormais, mes nouvelles observations du tableau ne seront que des souvenirs, de plus en plus lointains, de plus en plus indifférents, de cette agréable noyade, qui devient légende.
Je vois au moins deux raisons pour lesquelles il faudrait ne jamais réécouter les Simple Man, ne jamais retourner sur cette colline en Bretagne, ne jamais relire les Rimbaud. D'abord, d'un point de vue purement égocentrique, pour tout ce que je viens de dire : parce que l'art, c'est comme la varicelle, ça ne s'attrape pas deux fois. Et il n'y a rien de plus triste que de voir peu à peu s'effacer les symptômes de si jolies maladies.
Et puis, il y a le fait qu'user l'art, c'est lui faire déshonneur : on l'ampute à chaque regard d'un autre constituant de son sublime.
Pour essayer d'être un peu plus claire, je vais préciser une bonne fois pour toute ce que j'entends par « beau», par « émotion artistique » (rien de bien original, mais cela n'en demeure pas moins ce que je pense).
Le beau peut à mes yeux se retrouver dans plusieurs formes : d'abord dans l'art (peinture, musique, littérature, cinéma...), mais aussi dans certains lieux, dans certaines émotions vécues, dans certaines paroles... c'est du moins sous ces aspects que j'ai pu le trouver, mais je demeure avide de nouvelles éventualités. Le beau est pour moi une énergie, plus, une magie.
La définition que j'aimerais lui donner est paradoxale : je définis le beau relativement à la perception que j'en ai, c'est-à-dire que le beau ne se définit que par l'émotion qu'il fait naître en moi... et pourtant, ce que ce beau me fait ressentir, c'est précisément son caractère absolument absolu. Le beau passe donc par la relativité de la subjectivité de celui qui l'observe, et c'est seulement s'il est alors reconnu comme absolu, qu'il devient réellement le beau. Cette reconnaissance est pour moi le moment de l'émotion artistique, de la claque ; c'est scandaleux, c'est trop ! Le Big Bang sensible se traduit par des sensations concrètes, comme le vertige, la bouffée de chaleur... Surtout, pendant une seconde, ma subjectivité s'efface complètement, mes pensées sont comme bâillonnées, mon esprit estomaqué tombe à genoux devant ce Beau qui m'apparaît massif, monolithique... absolu.
Et cette majesté souveraine ne s'affiche dans sa splendeur qu'une seule fois. C'est bien de notre faute : nous les humains, nous ne pouvons nous empêcher de réfléchir, d'analyser. C'est ainsi que lors des prochaines rencontres avec l'objet du beau, on tentera de s'expliquer pourquoi on l'a aimé ; en pensant cet objet au lieu de le vivre, on l'use.
À force, on finit par l'admirer. L'admiration est, juste derrière l'indifférence, la plus grande négation de l'émotion artistique. Dire : « Cette peinture n'a pas décalé d'une seule seconde la pendule de mon c½ur, mais pour sûr, j'admire l'intensité de ses couleurs, la finesse de ses traits, la ressemblance avec le modèle... je ressens à quel point le peintre a du y travailler ! », c'est nier sans appel un quelconque charme d'ensemble à l'½uvre. Pan ! Dans les dents, l'artiste ; non, personne ne veut être reconnu comme bûcheur besogneux, tout ce qu'on veut, c'est faire croire qu'on est un génie (mais Kant le dit vraiment mieux que moi, et pourtant, il dit tout mal).
Il faut vraiment me faire taire quand je me mets à parler art et sensible, parce que ces problématiques esthétiques me semblent si cruciales que je divague sur tout et surtout sur n'importe quoi, vers l'infini et l'au-delà de toutes mes idées. Alors je vais essayer de me bâillonner en allant écouter « Adios » pour la quarante-douze-millième fois, parce qu'après tout, c'est encore tellement chouette que j'ai sans doute tort sur tout l'article.
!["Take me on a trip upon your magic swirlin' ship... My senses have been stripped, my hands can't feel to grip, my toes too numb to step, wait only for my boot heels to be wanderin'…I'm ready to go anywhere, I'm ready for to fade into my own parade, cast your dancing spell my way, I promise to go under it" [Bob Dylan]](http://3f.img.v4.skyrock.net/3f2/kimada6/pics/2322179821_small_2.jpg)
!["Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ?" [Charles Baudelaire]](http://3f.img.v4.skyrock.net/3f2/kimada6/pics/2226057605_small_1.jpg)
!["Once, he told me : when someone dies, the only thing you can do is go to school. You need to get on with your life. What else are you gonna do?" [Liaht S.]](http://3f.img.v4.skyrock.net/3f2/kimada6/pics/2184807127_small_1.jpg)
